Drôle sans naïveté, sarcastique sans cynisme, Les Olympides, de et par la compagnie Art.27, traite de la gestion de l’eau et de la protection de cette ressource. Un théâtre vivant, alerte, plein d’humour, servi par une écriture aux petits oignons qui vulgarise des enjeux capitaux.
Certes, le lecteur pourra légitimement douter : pourquoi diable aller voir un spectacle mettant en scène un débat sur la gestion de l’eau potable ? Et pourquoi pas Les Monologues du Conseil d’Etat, sous-titré Rapport public 2010-L’eau et son droit ?! Ou un happening inspiré de la dernière somme de la Cour des comptes ?!
On comprend ces réticences car on les a éprouvées. Mais c’était avant d’avoir lu le texte des Olympides puis d’avoir assisté à une répétition générale de la pièce, le 3 novembre au théâtre des Carmes, à Avignon. Et c’est là, sur les planches, que la compagnie Art.272 a donné la mesure de son talent. Un des grands mérites de la troupe avignonnaise est en effet de s’être saisi d’un sujet a priori ardu et pas forcément théâtral et, après un long travail de cogitation et d’écriture, d’être parvenu à se l’approprier et à en tirer une pièce de théâtre, drôle qui plus est, sans la réduire à un débat mis en scène. C’est pourtant bien d’un débat dont il est question ici, qui regroupe un élu, une associative naïve, une écolo acharnée et un industriel. Et à la pièce succédera un autre débat, bien réel celui-là (lire l’encadré « Côté régie »).
S’inspirant de l’univers tordu des Deschamps-Makeïeff, des Nuls ou même de l’émission Groland, Art.27 a fait de la confrontation une succession de scènes où les répliques fusent, claquent et font mouche, sans oublier le fond du sujet : qui doit gérer l’eau potable, pourquoi la confier à un grand groupe privé, quel est le statut du « bien eau », comment et pour qui l’élu local peut-il trancher, tiraillé qu’il est entre les sirènes des multinationales et les attentes des citoyens ? Mais aussi : comment préserver les ressources en eau alors que les milieux aquatiques sont menacés par la pollution et qu’inondations et sécheresses se succèdent ? Comment la protéger, l’économiser et la partager ? Toutes questions posées avec verve et humour, débattues finement et servies par une écriture maîtrisée et savoureuse. Qu’on en juge, au travers d’un extrait : « Votre argument est gratuit et ça, ça me coûte, l’eau n’est pas gratuite puisqu’elle coûte. Pour que l’eau soit gratuite, faut pas qu’elle coûte, du coup puisque l’eau coûte, elle coûte. Bien qu’elle soit gratuite. L’eau a un coût et même si elle est gratuite ça coûte. » On est loin d’un rapport du Conseil d’Etat…
La difficulté, expliquent les comédiens, se posait en ces termes : « Comment faire du théâtre avec de l’info ? » La matière première en effet ne s’y prêtait pas forcément (lire également le « Verbatim »). Pour y répondre, la troupe a donc opté pour la verve, l’humour, une écriture enlevée, on l’a dit, mais aussi pour une mise en scène alerte où les comédiens, disposés dans des cases (deux sur les planches, deux surélevées), sont éclairés à tour de rôle pendant que les autres restent dans l’obscurité. Excepté lorsque la discussion s’emballe, que le débat déraille et vire à l’engueulade généralisée, ce qui arrive régulièrement pour le bonheur du public, mais au grand dam de l’élu qui sent la situation lui échapper.
Le dispositif, recouvert d’un voile sombre, permet également de projeter des séquences vidéo où un reporter catastrophique, sorte de Michael Kael (ex-journaliste grotesque de l’émission Groland) mâtiné de Nicolas Hulot haletant, fait étalage de son incompétence. D’autres vidéos vachardes épinglent les travers de nos concitoyens qui, entre autres perles, s’adonnent au plaisir dominical d’arroser longuement leur 4x4 rutilant (en réclamant une aide financière à la consommation) ou de renouveler à l’envi l’eau de leur piscine (« pas de problème : l’eau, elle vient du forage… »). On y croise également un savant fou tenant d’un scientisme forcené, une « grenouille phosphaté » ou « un bipède monomaniaque à tendances ménagères », selon le personnage de l’écologiste, à savoir un agent chargé de karchériser et de récurer la rivière et ses cailloux, en guise d’illustration aux propos de l’industriel qui rêve d’aseptiser une bonne fois pour toute les cours d’eau.
Outre leur drôlerie, les sketchs permettent aussi d’aménager des pauses dans le débat, pour mieux le relancer après ces petites relâches neuronales – les arguments avancés par les différents protagonistes étant parfois complexes (il s’agit de gestion de l’eau et de préoccupations environnementales, quand même), il faut les ingérer et les digérer.
Ainsi de l’industriel, particulièrement habile, qui multiplie ses interventions pour mieux paraître incontournable : posé, calme, il sait se placer, faire valoir ses compétences, le savoir-faire dont il serait le seul détenteur, il astique son vernis écolo et propose ses services sur toute la chaîne, de la production de l’eau à l’assainissement. Assailli par ses sollicitations, le maire hésite mais commence à prendre conscience, sous l’influence des autres personnages, qu’il pourrait s’en passer et reprendre en main le cycle de l’eau. Pour clore le tout, le spectacle s’achève, en guise de générique, par la projection de statistiques à faire froid dans le dos, soulignées par la bande-son : le Sweet Dreams du groupe Eurythmics revu par le démoniaque Marilyn Manson. Idéal pour pimenter le débat à suivre.
Antoine Pateffoz
1/ Rapport public 2010 - L’eau et son droit, Conseil d’Etat, La Documentation française. A priori inadaptable au théâtre, mais une mine d’informations.
2/ « Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent. » (Article 27 de la Déclaration universelle des droits de l’homme)
Eau Publique
