Les partisans de l’eau publique ont fait valoir leurs arguments au Parlement européen, le 17 décembre, à Strasbourg. Objectif : sensibiliser les élus et les formations politiques, grossir les rangs des anti-privatisation et, à terme, peser sur la politique de l’Union.

« Une menace sérieuse pour les réseaux publics d’alimentation en eau du »… Canada. Et qui fait peser cette menace ? L’Union européenne, qui négocie actuellement un accord économique et commercial avec ce pays. Le rapport élaboré à ce sujet par le Syndicat canadien de la fonction publique et le Conseil des Canadiens donne un relief particulier à la journée du 17 décembre au Parlement européen de Strasbourg. Organisée par Europe Ecologie, l’initiative (séance photos et conférence-débat) vise à mobiliser au niveau européen en regroupant le maximum de formations politiques, en majorité de gauche, mais pas uniquement. Flashs, caméras, poings levés, banderoles, militants (une belle délégation marseillaise!), personnalités et élus* : les Porteurs d’eau ont saisi l’occasion pour lever le coude, ou plutôt brandir la bouteille désignée par Starck, « pour la reconnaissance de l’eau comme bien commun de l’humanité, pour la gestion publique de l’eau » et en soutien au Forum mondial citoyen de l’eau en mars 2012 à Marseille.

Directives-cadres

L’exemple canadien l’atteste, il reste beaucoup à faire du côté de l’Europe. Il existe deux directives-cadres (2000 et 2006), a détaillé durant la conférence la député Europe Ecologie Michelle Rivasi, à l’origine de cette journée, mais « il faut encore recentrer les priorités et éviter les dysfonctionnements ». D’autant que la directive de 2006 indique que « l’eau n’est pas une marchandise comme une autre », ce qui n’en finit pas de faire bondir tous ceux qui considèrent que l’eau n’est pas une marchandise, sans autre forme de commentaire. Ainsi José Bové (Europe Ecologie) est intervenu pour soutenir la mise en place du droit de pétition, qui pourrait permettre, selon lui, de modifier cette formu­lation idéologiquement très orientée.

« Le droit de pétition, affirme l’usager moustachu de Veolia dans le Larzac, pourrait nous servir à modifier l’article 4 de la directive » afin d’y inscrire que « l’eau est un bien commun ». A ses côtés, Jean-Luc Mélenchon (Front de gauche) est favorable au principe de votation citoyenne, mais le leader du Parti de gauche émet des doutes quant aux modalités (1 million de signatures de citoyens dans sept pays, etc).

Déclaration écrite

Au niveau européen toujours, le député italien Niccolo Rinaldi a présenté la déclaration écrite (à télécharger ci-dessous) rédigée avec des collègues Verts, socialistes et libéraux-démocrates (dont il fait partie). Cette déclaration s’inspire notamment de l’action menée actuellement dans son pays contre la privatisation de la gestion de l’eau et pour le retour en régie publique. Elle repose sur un quadruple constat, détaille l’élu italien : « Infiltration du crime organisé dans la gestion de l’eau, spéculation, menaces sur l’accès universel aux services hydriques, rôle de plus en plus important des compagnies privées de l’eau dans les processus politique, électoral et de gestion des affaires publiques. » Selon lui, l’influence de ces sociétés sera, d’ici dix ans et si rien n’est fait, équivalente à celle des compagnies pétrolières actuelles. Le but de cette déclaration, qui a franchi la barre des 100 signatures de députés, est donc de « soustraire l’UE » de cette sphère d’influence. Sur la même ligne, la député Michelle Striffler (PPE-droite) a affirmé son soutien à la déclaration écrite et regretté que les fonds (1,5 milliards d’euros issus de la Commission européenne et des Etats membres) alloués aux projets en faveur de l’eau soient « insuffisants ».

La conférence fut aussi l’occasion de mettre en avant le déficit de légitimité du Conseil mondial de l’eau (CME), « un organisme privé qui représente des intérêts privés », selon Eva Joly (Europe Ecologie) qui appelle de ses voeux la création « d’une agence de l’ONU pour gérer l’eau et les conflits qui peuvent être générés ». Jean-Luc Touly (Fondation France Libertés-Europe Ecologie) a, quant à lui, pointé l’inefficacité des forums mondiaux de l’eau organisé par le CME, qu’il dépeint en créature du FMI. Ce fut également l’occasion d’échanger sur des combats remportés. Le même Jean-Luc Touly a ainsi fait le point sur les retours en régie des dernières années et annoncé la mise en place d’un dispositif d’aide en ce sens au sein de la région Ile-de-France (lire pp. 3-4). Michel Partage (président de EAU, conseiller général du Var) a raconté le retour en régie du village dont il était alors maire, estimant que « si Varages et Paris l’ont fait, les 36000 communes de France peuvent en faire autant si la volonté politique est là, si la base explique aux élus qu’ils ne sont pas seuls, qu’ils peuvent couper le cordon avec les multinationales qui les rassure ».

Suez & Coca

La chercheurse et militante indienne Vandana Shiva (prix Nobel alternatif 1993) a, elle, expliqué comment la mobilisation a fait plier des grandes compagnies dans son pays : « Suez et la Banque mondiale ont reculé sous la pression des manifestations. Nous sommes parvenu à arrêter le processus de privatisation des eaux de Delhi. » Autre exemple, Coca Cola, qui puisait de l’eau dans les nappes phréatiques, engendrant pollution et difficultés d’approvisionnement pour la population locale : « En 2004, Coca a été contraint de fermer son usine. Selon la justice, Coca n’avait pas le droit de se servir ainsi de l’eau à des fins de commercialisation et l’Etat n’avait pas le droit de laisser faire. » Dans le même ordre d’idées, José Bové en a profité pour dénoncer les projets de forage pour extraire du gaz de schiste, sur un secteur allant « de Montélimar à Montpellier, en Ardèche et sous le plateau du Larzac ». Selon lui, l’autorisation a été donnée sans débats par Jean-Louis Borloo, alors ministre de l’Environnement. Problèmes, explique le député européen : « Cela nécessite de forer à l’aide de quantité d’eau combinée avec des produits chimiques. Et il y a des risques de percement des nappes phréatiques et d’introduction du gaz dans l’eau. »

Captation des richesses

Enfin, quand on cause eaux et multinationales, on ne peut faire l’impasse sur le nerf de la guerre. Le député Modem Jean-Luc Bennahmias a ainsi rappelé que « les DSP (délégations de service public) ont servi au financement des partis politiques en France et ailleurs, d’où les difficultés qui émergent lorsqu’on remet en cause ce système ». Jean-Luc Mélenchon a, quant à lui, dénoncé « l’accumulation des richesses » entre les mains des grandes compagnies, richesses qui devraient être maintenant restituées : « La restitution sociale du service de l’eau doit permettre d’inventer de nouvelles formes de la propriété collective, des services publics locaux pour et par la population. » Une position qui renvoie à l’analyse de Danielle Mitterrand, qui, en introduction à la conférence, fustigait « la politique de croissance sans limite visant à permettre à une minorité d’accumuler les richesses » et s’interrogait : « Sommes-nous prêts à sortir de la domination de l’argent tout puissant? »

Daniel Touly

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